La science, une chenille à la fois

Texte paru dans Le Journal des Voisins, été 2025.
En fin de journée, lors d’une promenade, je m’arrête soudain devant un plant d’asclépiades. Je sors mon téléphone, note instinctivement l’heure et l’endroit, puis photographie une chenille posée dessus. Simplement, au coin de cette rue, je deviens actrice d’une vaste collaboration entre scientifiques et citoyen·ne·s.

Cette chenille n’est pas banale. C’est celle du monarque, ce papillon célèbre pour sa migration annuelle jusqu’au Mexique, mais aussi tristement reconnu comme une espèce en danger. « Mission Monarque », un projet porté par l’Insectarium de Montréal et Espace pour la vie, ainsi que l’Institut de recherche en biologie végétale, recueille en ligne des données sur la répartition et l’abondance du monarque et de l’asclépiade, la plante hôte du papillon. Les contributions citoyennes à ce projet aident les scientifiques à suivre les déplacements migratoires, à mesurer l’impact des changements climatiques et à ajuster les stratégies de conservation. Les informations collectées peuvent nourrir des publications scientifiques et influencer les politiques urbaines, allant jusqu’à définir des zones de plantation idéales pour favoriser la survie du monarque.
Voilà ce qu’est la science citoyenne : elle fait appel au regard attentif, à la présence et aux observations concrètes, souvent quotidiennes, des gens ordinaires. Qu’il s’agisse de photos, de mesures ou de simples témoignages, ou encore d’entrées sur des applications tel que eBird Québec ou iNaturalist, leur contribution permet à ceux et celles qui font de la recherche de couvrir des territoires vastes, sur de longues périodes, souvent en continu, et ce, à moindre coût. Une force remarquable. Avec plusieurs millions de paires d’yeux au lieu d’une seule, l’efficacité se multiplie.

La science citoyenne n’est pas une nouveauté. Dès le XIXᵉ siècle, des adeptes de l'ornithologie, de l'entomologie (la science qui étudie les insectes) et de la botanique rassemblaient déjà leurs observations locales, construisant une base de données importante à l’écologie naissante. Au XXᵉ siècle, la poste et la photographie ont facilité l’échange d’informations. Aujourd’hui, Internet et nos téléphones portables révolutionnent encore cette pratique : les plateformes et applications permettent à chacun et chacune de participer instantanément. Nous sommes passés des cahiers manuscrits à des millions d’observations géolocalisées en temps réel!
Bien sûr, il existe des limites : tout le monde ne peut pas devenir chercheur·e du jour au lendemain et, surtout, tout le monde n’est pas expert·e. En science citoyenne, on privilégie donc des missions accessibles, où les erreurs éventuelles (identification, localisation) peuvent être corrigées ou restent statistiquement marginales. Mais au-delà des données, la science citoyenne crée un dialogue précieux : elle rend visible le travail des scientifiques, elle invite le public à saisir les enjeux et à partager la passion de la découverte. Et entre nous, c’est très gratifiant de savoir que nos gestes, même modestes, s’inscrivent dans un mouvement collectif.
Ce soir-là, en marchant près de ce plant d’asclépiades, j’ai pris part, à ma façon, à la recherche et à la préservation d’une espèce. Et si vous souhaitez vous lancer vous aussi, sachez que partout au Québec — et entre autres à Montréal — et au Canada, de nombreux programmes attendent votre regard : suivi des abeilles, des chauves-souris, signalement des plantes envahissantes, signalement des tortues, des coyotes, observation des habitats, des glaces sur les cours d’eau ou de la neige et des amphibiens ou d’oiseaux nicheurs, et bien plus encore. Une simple recherche en ligne suffira à découvrir de multiples initiatives locales et régionales. Entre autres, AttentionNature a plusieurs programmes canadiens à la portée de tout le monde. À chaque note, photo ou observation, nous faisons avancer la science. Alors, êtes-vous prêt·e à contribuer à la science avec un grand « S »?

Par Anne Frédérique, chargée de projet, conception
Sources images : dessin et photos d'Anne F. Préaux
Photo oie blanche : Veronika Andrews


